« Jossetopies » par Mario Horenstein

Performer dans la rue n’est pas juste une action artistique dans l’espace public, mais il est « public » par le type de questions qu’il tente de poser. Il ne s’agit pas de rechercher un consensus mais de faire débat, en quelque sorte un “art of inquiry”. Il n’est pas donc surprenant que les observateurs-participants confrontés à ce qui montre la vidéo ci-dessous réagissent de façon contrastée : « Vous faites mumuse » ou « Une haie d’honneur ». La performance crée une situation provocatrice pour le contexte et encourage des réponses critiques. Elle est à côté du « pedestrianism » comme chorégraphie dominante de la cité (définit le trottoir comme système de mouvements où objets et corps sont interchangeables et tout obstacle au flux perturbe l’ordre public). Nous disons à côté et pas contre parce qu’il n’est pas question pour nous d’empêcher les gens de circuler mais de détourner l’espace du trottoir et de la rue pour soutenir et contraindre des espaces corporels. C’est de la résistance à : “users are not persons, but peds”. Les bras peuvent être utilisés à autre chose qu’à tenir les portables ou porter les courses, ils peuvent aussi bouger pour changer l’espace. Comme écrit Sara Ahmed in “politics of disorientation” “spaces are not exterior to bodies; instead, spaces are like a second skin that unfolds in the folds of the body”. Le corps nous met toujours à côté de nous-mêmes, rend visible nous vulnérabilités et nous expose aux autres.
Il s’agit aussi de revisiter la politique de la sociabilité : interpeller quelqu’un qu’on ne connait pas par des mouvements corporels est-il équivalent de l’interpeller par la parole ? « Le mouvement n’est rien d’autre que l’auto-autorisation à faire » (Mark Franko). Mais la sensation, l’affecte qui le déterminent ne sont pas autoréférentiels mais historiques (Randy Martin) le corps est social et, à travers la performance, source d’activité politique. Et la politique est de « Faire laisser faire » devise gravée dans le fronton du bâtiment d’acoté.be qui remplace l’autre triptyque des bâtiments publiques. S’agit-il de laisser faire l’autre lui permettant simplement de passer à travers le passage Josset ou le contraindre à enregistrer ce passage (se voir eux-mêmes en train de voir) ? Est-il l’autre un consommateur d’une expérience artistique monnayable ? « L’art est exploitation  » et on doit négocier en permanence entre l’aliénation et l’intimité avec l’autre qu’on ne connait pas.
Le parallèle entre la dégradation du travail en temps d’austérité et la précarité propre à l’anachronisme financier de la performance dans la rue rend inévitable les questionnements et les discussions persistantes dans acoté.be, autour du sens du travail et de la rémunération. Doit-on juste être payé par la satisfaction d’un désir assouvi ou considérer que tout travail mérite salaire ? Renforce t-on les traits du bon capitaliste, entrepreneur et opportuniste profitant de la rue pour se faire connaitre et gagner de l’argent ailleurs en légitimant ainsi (même sans le vouloir) les coups sombres d’aides étatiques aux institutions artistiques ? S’agit-il comme pour l’économie de service d’interchanger une expérience prédéterminée pour de l’argent ? Ou il faut considérer que la performance dans la rue a de la valeur précisément parce qu’elle ne cadre pas bien avec le modèle marchand ?
L’irréductible position « à côté » concept entre proximité et tension, au bord des surfaces, esthétique du plaisir et de l’inconfort, instance du “both/and” (Sedgwick) est le bon outil pour tenter de répondre à ces questions par voie performative et non pas uniquement discursive.

Ce texte a été écrit par Mario Horenstein, le 24 novembre 2016 sur son fb
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